21 mai 2012

La joie

Une fenêtre d'une maison de corail du village de Huazai à Wangan. Elle représente un caractère chinois très connu : "囍" composé de deux 喜 (xǐ : la joie, le bonheur) qui se traduit en français par "double bonheur". Il y en a beaucoup, des fenêtres comme ça à Penghu, des fenêtres faites de mots d'amour. 

Mes deux jours à Wangan, j'ai été prise d'une énorme fatigue, à avoir du mal à tenir debout les yeux ouverts, à m'écrouler sur ma chaise au milieu du repas comme si j'étais shootée au Xanax. Comme si mon corps se laissait enfin aller à se reposer en profondeur, bercé par le rythme paisible de l'île, un rythme à taille humaine.

Là bas j'ai dormi dans "la maison des tortues", centre où vivent et travaillent les chercheurs chargés de l'observation des fonds marins et les spécialistes du centre de préservation des tortues de mer. Des personnes intelligentes et sensées, passionnées par leur travail et folles amoureuses de l'île sur laquelle elles vivent.

À un moment, revenant d'une promenade, j'ai déposé sur la table deux coquillages. Les voyant, l'un des guides du centre de préservation a commencé à me dire avec beaucoup de pédagogie : "Si tu veux préserver Wangan il ne faut pas ramasser les coquillages. Tu te dis peut-être que si tu n'en prends qu'un ou deux ça ne fait pas une grande différence, mais si tout le monde fait comme toi à la fin c'est une catastrophe." Je l'ai regardé avec un grand sourire, lui expliquant à mon tour que j'avais pris ces coquillages pour les dessiner et qu'une fois mon dessin fini ils allaient retourner à la mer, que je n'avais aucunement l'intention de les emporter avec moi.

J'ai ajouté que pour moi c'était là le principal problème de l'Homme, ce désir de possession, d'appropriation, d'exclusivité. C'est pour cela que je me promène avec mes pieds, mes yeux, mon appareil photo et mon cahier à dessin. Parce que je suis convaincue que le désir attriste et que la possession étouffe. Parce que je veux attester par l'expérience que la meilleure manière de découvrir le monde est de le parcourir sous forme de courant d'air, de chérir l'empreinte qu'il imprime sur nos âmes comme sur nos corps et de ne garder pour traces que des bouts de papiers remplis soit de traits de crayon soit de  trous de lumière.

Du coup, voilà les photos de mes promenades, et dans la partie anglaise, en bas, j'ai caché mes coquillages... 


The window of a house in  Huazai Village, Wangan. It is a well known Chinese character "囍" composed of two 喜 (xǐ : joy, happiness) which means "double happiness". There's a lot of windows like that in Penghu, windows made of love words. 

During those two days in Wangan, I was knocked down by a huge fatigue, having difficulties to stand and to keep my eyes open. I almost collapsed on my chair during lunch as if I was onto Xanax. As if my body was able to finally relax deeply, rocked by the quietness of the island, a human-sized place. 

There I slept in the "Turtle's House", a center where marine researchers and specialists of the sea turtle's preservation center live and work. Sensible and clever people, passionate about their work and madly in love with the island.

Once I was coming back from a walk and putted two shells on the table. Looking at them, one of the guides began to explain to me with pedagogy : "If you want to preserve Wangan do not collect seashells. You think maybe if you just take one or two it does not make a big difference, but if everyone does that at the end it's a disaster. " I looked at him smiling, then started to explain that I had no intention to leave Wangan with those shells, that I had taken them to draw them and that once I had finished drawing I would return them to the sea.

This is, to me, the biggest issue of Human Beings, this desire of possession, ownership, exclusivity. This is where the injustice begins, and this is why I only walk with my feet, my eyes, my camera and my sketchbook. Because I am convinced that desire means saddened and possession suffocation. Because I want to prove by experience that the best way of discovering the world is to transform oneself into a draught, to learn to cherish the footprint this world leaves on our souls and bodies, and to attest of this footprint through pieces of papers covered with either pencils strokes or rays of lights.

3 commentaires:

  1. Pierre22.5.12

    Très beau récit, très belles photos.

    Cet article me rappelle un livre que je viens de terminer : « Les Déferlantes » de Claudie Gallay.
    Il y a tout : la beauté sèche du paysage, la mer, les chercheurs qui étudient les animaux, les promenades dans le vent...

    Merci !

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  2. Merveilleusement écrit, et j'aime la quiètude qui transpire de tes photos, ça doit être une autre histoire lors de la saison touristque j'imagine.
    Je n'ai pas encore visité Penghu, alors, en attendant je me nourris de tes récits qui me feront mieux apprécier cette petite île par la suite.

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  3. Intéressant, je vais essayer de lire ce roman... Merci pour vos messages, au moment où j'étais à Penghu la saison touristique avait déjà commencé, il suffit de s'écarter un tout petit peu des sentiers battus et la nature nous est offerte à nous, rien qu'à nous.

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