19 mars 2012

lettre à une marseillaise


情愛
Ce jour-là reste sans doute l'un de mes préférés. Je ne me rappelle plus très bien comment on était arrivées sur cette île, je me rappelle juste que tu t'étais endormie sur le bateau pendant que moi je regardais avidement Central, Kowloon puis Sheungwan rapetisser à l'horizon. Le bateau de la police avait traversé la baie à une vitesse impressionnante, volant sur les eaux en mouvements secs et rapides, disparaissant aussi vite qu'il était apparu, me laissant bouche bée à me demander si ça venait vraiment  d'arriver ou si je l'avais rêvé. 
À l'amarrage tu t'étais réveillée et en deux enjambées nous nous étions retrouvées au bord de la plage, à regarder nos ombres parallèle s'étendre sur le sable. À deux pas de là, un marchand de théières chinoises. Un vieux magasin, des galettes de Pu'er, une odeur de terre et des poteries au grain épais, au bec court et à l'anse arrondie, d'une beauté mystérieuse et captivante. 
Une légende sur la lèpre et sur une fête d'enfants. 平安 écrit sur des cartes et des sacs, à l'inverse de ce vieux quartier de Tainan qui s'appelle 安平. Je m'étais intérieurement questionnée sur cet inversement, me demandant si ma mémoire ne me jouait pas des tours. 
Nous avions marché longtemps au bord d'une baie pour atteindre tout au bout de l'île une grotte de pirate. Un homme louait des lampes de poche à l'entrée mais nous n'en avions pas pris, et une fois dedans, à tâtonner dans le noir, loin de la lumière, je fus prise d'une montée claustrophobique assez impressionnante qui s'était soldée par une belle bosse à la tête et un fou rire sur les rochers. 
Sur un petit hôtel à prières, au dehors, une tête d'enfant en porcelaine était étrangement piquée au bout d'une baguette de fer. Le jour tombait, les bateaux ondulaient sur la mer calme, le long des rues de la ville des lanternes usées se balançaient. On atterrit dans la boutique d'un sculpteur de pierres mal rasé et à l'haleine alcoolisée. Ça débordait de petits pendentifs de Bouddha en jadéite. Certaines pièces étaient très belles et comme cet homme me rappelait mon grand père, je lui achetais un cadeau pour mon frère et des boucles d'oreilles pour moi. 
Sur le bateau du retour, peut être que je t'en ai parlé. Je n'en suis pas sûre, je ne m'en rappelle pas bien. Quand mon grand père est mort, il préparait un voyage en bateau de deux ans autour du monde. Il est mort après s'être auto injecté un vaccin contre la fièvre jaune en prévision de ce départ. Ma mère m'avait dit qu'à cause de son penchant pour le muscat, le vaccin avait endommagé ses reins et que c'est ce qui l'avait tué. 
Longtemps j'ai préféré croire qu'il était vraiment parti sur son bateau et qu'un jour il reviendrait. Alors ce vieux chinois et son alcool de riz, dans sa boutique sur Cheung Chau, j'aurais aimé que ce soit lui parti refaire sa vie sur une petite île de pirate. Aujourd'hui lorsque je porte ces boucles d'oreilles toutes simples, je pense à lui et je pense à toi. 
Je pense à cet après-midi ensoleillé passé sur cette petite île pour laquelle j'ai eu le coup de foudre, je pense à mon grand père qui parcourt les océans de l'au-delà depuis vingt ans déjà et je pense à ce vieil homme au fond de sa boutique, à son alcool de riz et à son regard doux. 
Je pense aussi à tes cheveux couleur de sable, à tes yeux couleur d'horizon, à ta voix grave et posée qui ne te sert qu'à te questionner sans fin, à cette époque où nous étions deux ombres parallèles sur la plage. Quand bien même le monde nous sépare, ma médiane, n'oublie jamais que la mer nous relie. 



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