7 août 2011

Prison politique


L'île verte est une petite île au large de Taiwan dans l'océan pacifique. Elle est toute petite, on en fait le tour en une journée, et elle a trois centres d'intérêt : elle est entourée d'une barrière de corail remplie d'une faune tropicale magnifique, elle possède des sources d'eau chaude de bord de mer (ce qui n'existe qu'à deux endroits dans le monde), elle abrite la prison politique de la terreur blanche. 

J'ai vu la barrière de corail, avec un masque et un tuba, pataugeant dans la mer entourée d'une trentaine d'autres touristes comme moi. C'est beau, très très beau, tellement beau qu'on se dit qu'il vaudrait mieux pas trop s'en approcher car c'est bien connu, l'homme détruit allègrement tout ce qu'il touche. 

J'ai pris mon bain dans les sources de bord de mer, eau salée naturellement chauffée par la terre volcanique,  dans des piscines à même la plage à voir les vagues s'écraser quelques mètres plus loin sur le rivage. Le soleil déclinait, le ciel était bleu bleu bleu, on mourrait de chaud depuis 7h du matin, et c'était vraiment bon. 

Mais ces choses là,  je les ai faites avec les images de cette prison politique dans la tête. On l'avait visitée en premier, le matin, sous le cagnard. Des images floues et confuses, le sentiment de ne pas trop saisir l'importance de ce que j'avais vu, des mots aussi, particulièrement ceux tatoués sur les bras des prisonniers, slogans anti-communistes, pour les redresser, les rééduquer, des couleurs, vert, blanc, vert, blanc, un exemple de ce qu'était un dortoir dans le camp de redressement, pièce où ma mère n'a pas pu entrer, pièce qui ressemble fortement aux camps de concentration européens. Le souvenir de ces témoignages d'intellectuels ayant passé 3 ans, 10 ans, 20 ans à la Villa Oasis, la découverte aussi de l'importance du soutien des taïwanais expatriés aux USA dans la fermeture de cette prison dégradante. 

En fait il y avait deux prisons. La première est celle de la Terreur Blanche. Après l'institution de la loi martiale en 1949 on y envoyait toute personne soupçonnée de communisme ou d'anti-patriotisme, fort du slogan "mieux vaut tuer cent innocents que de laisser un coupable vivant". C'était un camp où les prisonniers étaient rééduqués, où ils passaient la plupart de leur temps à casser des cailloux, ou à se faire laver le cerveau. Un endroit qui n'a rien à envier aux régimes communistes, les même méthodes, d'un côté comme de l'autre... Cette prison exista jusqu'en 1965, après les prisonniers furent relâchés ou déplacés ailleurs. 

La deuxième prison est celle appelée "Villa Oasis" par ses locataires, où furent emprisonnés nombreux intellectuels, artistes, politiques, dont les idées ne convenaient pas au KMT. Elle fut en activité de 1972 à 1987, fin de la loi martiale. C'est celle là que j'ai prise en photos, car de la première il ne reste que des ruines. 

Pendant notre séjour à l'Île Verte, nous dormions à  300 mètres de ces prisons et on pouvait voir le mémorial pour les droits de l'homme de la fenêtre de notre chambre. Au milieu de la nuit, Gabriel s'est réfugié dans mon lit, apeuré par les fantômes. Et c'est vrai, cet endroit portait en lui une tristesse immense, un de ces endroits ou la douleur a imprégné la pierre, les arbres, la montagne, et où pour longtemps encore, longtemps après la mort de ses souffrants, elle continuera sa plainte. 
















En visitant cet endroit je me surpris à réaliser : c'est fou comme on a besoin de trois fois rien pour réduire la vie d'un homme à néant. Parce qu'en la parcourant comme ça, et en regardant certains taïwanais s'y faire prendre en photos, les doigts en v, s'extasiant devant des WC ou s'amusant à fermer les portes, je me disais : ce qui s'est passé ici, c'est presque invisible, plus de traces, pas de sang sur les murs, pas d'instruments de torture, de baignoire  à l'émail griffé par des ongles agonisants. Juste du vent, capturé par des murs et de lourdes portes. Et pourtant... l'être humain ici aussi a été annihilé.

While visiting this prison, I started to think about how easy it is to break a man's life. You just need some wind locked between thicks walls and heavy doors. Looking at the taiwanese tourists playing in the rooms, taking funny pictures and shouting "Hao Ke Ai" while looking at the tiny dirty toilets of the cells, I realized how invisible the past can be. However, here too, humanity has been denied. 

2 commentaires:

  1. Pff je voulais faire une blague en lisant le début de ton post, mais en lisant la suite ça m'a refroidi.
    Bref moi aussi j'étais sur "l'île verte", encore ce matin, mais au Québec celle ci. Dernier jour de mes vacances, toute petite île également, mais point de prison à l'horizon, juste des baleines et une liberté pure...

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  2. Et un musée qui déchire avec plein de squelettes que Malo et moi on aurait adorés, non ? En tout cas mon île à moi, malgré la prison qui refroidit, elle reste plus exotique que la tienne, avec sa barrière de corail. ^^

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