3 juillet 2011

Identité

crédit photo : greenywen
À 23 heures les filles partirent et je restai à refaire le monde avec Soac et Alfredo. Au début j'avais aussi envie de rentrer chez moi, aller me lobotomiser le cerveau à coup de Sex and the City - ce que je considère comme un dû après une longue journée à enseigner - mais je restai, prétextant finir mon verre de vin, puis m'en resservant un autre puis encore un autre, avant de sortir une bière du frigo...

Ce n'était pas la première fois que ça m'arrivait. La conversation dérivait lentement vers l'anglais puis je me retrouvais dans les délices d'avoir avec moi deux personnes aux opinions et aux préoccupations proches des miennes, et j'oubliais que je voulais partir. Pendant plusieurs heures, sirotant mon rouge, je refaisais le monde à grand coups d'anti-post-colonialisme, d'anti-post-capitalisme, d'anti-post-nationalisme. Pas facile d'être un enfant du siècle...

Trois personnes réunies dans un petit appartement taïwanais et c'est comme le monde dans un dé à coudre. Trois continents, trois langages, trois cultures, trois éducations, trois visions du monde. L'un est né à Taiwan, l'autre au Guatemala, la troisième en France, et pourtant, sans vraiment trop savoir pourquoi ni comment, quand ils discutent ensemble un équilibre se crée, une proximité, des expériences communes, des sensibilités croisées, des désirs enchâssés.

Ce soir là, Alfredo nous parla de sa tristesse de ne pas se sentir rattaché à son pays. Pas une ombre de chauvinisme, pas de nostalgie de la terre natale, pas d'indispensables quotidiens. Son coeur n'y habite pas, petit fils de déracinés venus peupler cette terre qui appartenait à d'autres, il construit envers sa patrie un regard désabusé et pessimiste.

L'écoutant parler je réfléchissais moi-même à mon propre rapport à mon pays. Je ne crois pas être chauvine, et comme je leur expliquai, mon amour de mon pays se construit principalement sur la présence d'entités étrangères en son sein. J'aime mon pays parce que mes oncles y sont portugais, camerounais, mes tantes allemandes, italiennes, les parents de mes camarades de classe congolais, les amis de mes soeurs guyanais, marocains, tunisiens, les parents de mes ex-petits amis ukrainiens, italiens, et ceux de mes amis algériens, vietnamiens, maliens, libanais.

J'aime mon pays en ce qu'il contient lui-même le monde, j'aime mon pays parce que j'aime le monde et sa diversité. J'aime mon pays parce que dans ma famille et avec mes amis j'ai la preuve qu'au delà de conflits raciaux, religieux, idéologiques ou sociaux, on peut vivre ensemble...

Et je réalisai, leur expliquant tout ça, et m'écoutant dérouler mes idées, que mes mots traduisaient en fait un véritable détachement de la patrie française. Je m'interrompai alors et me tournai vers Alfredo pour comprendre que là aussi, on se ressemble. Pas qu'on soit détachés du monde mais bien au contraire, on y est attachés. Au monde. En entier. Un peu trop. À s'en râper la peau.

Soac nous écoutait, se resservant du vin, fumant des cigarettes, essayant de nous suivre. Lui, le taïwanais, semble, sur ces sujets, protégé par un épiderme égoïste salutaire. Il comprend et acquiesce, s'intéresse de même à la marche du monde, mais semble le faire tout en détachement, sans s'impliquer dans la mélasse. Par moments nos questionnements existentiels et nos indignations rageuses le font rire, et étrangement, c'est ce rire qui nous sauve.

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